Mathieu Laca

Quand je suis né, j’avais déjà trente ans. J’ai appris la jeunesse sur le tard et par correspondance. Mon excuse : j’ai grandi coincé entre une mère dont la douceur ferait pâlir les pâquerettes et un père à l’humeur aussi stable que celle d’un taureau d’arène. Résultat : j’ai tué en moi l’idée du monde. Je me suis enfermé dans ma chambre pour lire les classiques de la littérature française avec, aux lèvres, le sourire d’un poseur de bombes. J’avais autant de morale que l’Étranger de Camus et autant d’espoir en la vie qu’une chanson de Nirvana. Je m’étendais dans le champ en attendant de décomposer. Raté : j’étais encore vivant.

Un jour, deux professeurs m’ont remarqué et m’ont initié à l’art. Ce fut une révélation. Dessiner. Peindre. Enfin je pouvais être. Pur fantasme. Accessoirement, il semblait que j’étais gai. Depuis, je pratique régulièrement. J’ai même détourné dans le mariage un de ces professeurs dont j’affectionnais la fronde. Comme je suis méchant!

Contre toute attente, mes tableaux se sont mis à se vendre. Ha! Les gens s’arrachent maintenant mes faciès texturés. Ha! Ha! Tous les jours dans mon atelier, auprès d’un gros chien qui dort et d’un époux qui fait chanter sa mandoline, je produis des croûtes à mon goût immonde et vais continuer très très longtemps. Ha! Ha! Ha!